JARBEILLON
LES CONTES DE LA
PENICHE
PREMIER CONTE
Daniel ROUSSEAU
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JARBEILLON
et
LES 9 TOISONS d’OR
LES CONTES DE LA
PENICHE
PREMIER CONTE
Daniel ROUSSEAU
EDITIONS JEANNE DE ROZEREUIL
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JARBEILLON
et
les 9 TOISONS d’OR
Les Contes de la Péniche – I
Le narrateur, Daniel, revient dans le village de sa jeunesse,
Béligny-sur-Ouche, en Côte d’or, près de Beaune, à l’invitation de
son ami d’enfance, Marc-Antoine Rouveroy. Ce dernier, écrivain
célèbre, (surnommé « Jarbeillon »), est un personnage mystérieux qui
n’apparaît jamais en public depuis près de 20 ans. Daniel et son
épouse, à sa demande expresse, s’installent dans la maison de Marc-
Antoine, à Béligny.
Le premier jour de leur arrivée en Bourgogne, l’éditeur
dijonnais Philippe Sémarey est agressé dans son bureau, son coffrefort
fracturé et vidé : il contenait entre autres le dernier manuscrit de
Marc-Antoine, dont le sujet traite de la recherche d’un trésor caché
par l’auteur, que l’on peut découvrir en résolvant les énigmes
contenues dans le texte du roman. Après le vol, Marc-Antoine
toujours invisible, communique alors avec ses hôtes par, SMS,
courriers électroniques, messages sibyllins et photos énigmatiques.
Il entraîne, malgré eux, Daniel et sa femme à la découverte
des secrets très anciens du village et d’autres lieux prestigieux de la
Bourgogne, comme les Hospices de Beaune où se trouve le Retable
du peintre Rogier Van der Weyden, le célèbre Jugement Dernier…
Dans ce premier tome, Marc-Antoine les met délibérément
sur la piste de son propre trésor intérieur, sa vie intime, où se croisent
le passé prestigieux de la Bourgogne du temps de la Toison d’Or des
Grands Ducs d’Occident mais aussi des épisodes de notre époque
tumultueuse et difficile.
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PROLOGUE : LA PENICHE
La péniche cheminait dans le sens du courant, très
lentement, comme il convenait à un lourd chaland. Une
progression si insignifiante qu'on avait l'impression de voir
le flux de la rivière courir plus vite que le bateau.
Pourtant le Capitaine était un as : il connaissait le
manuel de navigation fluviale presque par coeur; le
Capitaine Haddock lui-même lui avait enseigné la
distinction entre bâbord et tribord ; et pour la pratique, il ne
craignait personne, surtout après des années d'expérience
acquise sur les fleuves africains. D'ailleurs il confondait
sans cesse les lieux, la flore et la faune : ainsi il prenait les
poules d'eau pour des échassiers du lac Tchad et les vaches
Charolaises du pré voisin pour de patauds hippopotames
pataugeant dans le Nil.
Les mousses se moquaient de ces confusions et
prenaient plaisir au voyage irréel. L'un se prenait pour un
Viking et arborait en guise de bouclier un couvercle de
poubelle en fer. Tout en tenant fermement le gouvernail, il
était prêt à défendre l'esquif contre tous les assaillants.
L'autre jouait à la Vigie, persuadé d'être sur la Santa-Maria,
en route vers l'Amérique : il voulait à tout prix être le
premier à apercevoir la terre et empocher la récompense
promise par le Capitaine; en place d'une longue-vue, il
utilisait parfois un kaléidoscope qui lui donnait une vision
du monde très ... psychédélique. Le troisième laissait filer
une ligne dans le sillage quasiment sans remous, espérant
capturer un silure géant ou un requin d'eau douce. Il
chantonnait un texte de gamin, sans doute appris à l'école
naguère :
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"Le père épinoche mène une vie très occupée.
Pour faire un nid, il creuse un trou avec son nez,
Et le recouvre de brindilles d'herbe.
Quand le nid est fini, la mère arrive
Et pond ses oeufs, puis elle s'en va.
Le père garde le nid et les oeufs.
Quelques jours plus tard, les petits épinoches
Essaient de sortir, mais le père les rattrape
Dans la bouche et les rejette dans le nid
Jusqu'à ce qu'ils soient assez grands
Pour s'aventurer tout seuls."
- Comment peut-on chanter en pêchant ? beugla le Viking.
Tu vas effrayer tous les poissons !
- Je pêche pour la nourriture et je chante pour que les
sirènes me donnent un coup de main pour obtenir de
bonnes prises.
- Ou un coup de queue ! ça ferait une sacrée baffe.
- Taisez-vous ! commanda la Vigie. Vos bavardages
m'empêchent de bien voir l'horizon.
- Soyez à la manoeuvre, les gars, ordonna le Capitaine,
sinon nous allons nous échouer, ou heurter un récif, ou
éperonner un sous-marin.
- Un sous-marin ? cria le pêcheur en tirant sur sa gaule et
en moulinant comme un perdu. Je suis sûr que je les tiens.
Quelle prise, surtout si c'est un "atomique". En tout cas, il
résiste fort et dur.
- Ne tire pas trop vite, laisse du mou et surtout évite les
torpilles ! cria le Viking qui tapait sur son bouclier avec
son épée de bois.
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- Ouais, parce que s'il nous touche, on explose à cause des
munitions et on coule à cause de la brèche que ça fera,
hurla la Vigie qui ne détourna même pas l'oeil de sa longuevue
pour autant.
- Il n'y a pas de munitions à bord ! précisa le Capitaine,
seulement les lingots d'or de la Banque Nationale du Pérou.
Et qu'importent les trous dans la coque, nous avons des
compartiments étanches. Nous sommes insubmersibles.
- Un submersible ? Alors en plongée pour le battre à armes
égales! Le mieux, c'est de lui couper le périscope, pour le
rendre aveugle, et après, hop, il tombera dans nos filets !
affirma le Viking, fin stratège entre deux danses
frénétiques.
- Faites gaffe qu'il ne fasse pas une remontée subite sous
notre quille : il pourrait nous renverser, comme Moby Dick
a balayé le vaisseau du capitaine Achab, geignit la Vigie,
toujours craintive : seule comptait la découverte de mondes
nouveaux et les péripéties du voyage ne devaient pas
compromettre sa mission de grand voyant.
- Il n'y a pas de baleine blanche dans les fleuves ! objecta le
pêcheur, toujours obstiné à lutter contre sa proie invisible.
- Les sous-marins ne peuvent pas vivre non plus dans l'eau
douce, assura le Viking, grand connaisseur de la faune
océanique.
- En plus, ce fleuve n'est pas un fleuve, ce n'est qu'une
rivière ! ajouta péremptoire, le Capitaine, avec une
précision de géographe de l'Institut.
- Qu'est-ce que j'observe, moi, maintenant, si nous ne
sommes plus sur la mer à la recherche du Continent
Inconnu ? protesta la Vigie.
- Contente-toi de nous signaler les obstacles éventuels et
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les navires hostiles, ordonna le Capitaine, agacé par toutes
ces gamineries qui menaçaient le bon déroulement de la
mission.
- Barrage droit devant ! hurla soudain la Vigie.
- Barrage ? répéta le Capitaine, incrédule. Il n'y a pas de
centrale hydraulique, par ici !
- Mais non, imbécile...
- Pas "imbécile", "Capitaine", s'il te plait. Même dans la
batellerie, il y a des capitaines, sache-le, moussaillon. Tu
peux tout me dire, même la vérité, mais respecte les
formes, je te prie.
- Oui, Capitaine ! Enfin, je veux dire non, Capitaine : ce
barrage, c'est la retenue pour la prise d'eau qui alimente le
lavoir.
- Quelle prise d'eau, quel lavoir ? Et comment je vais
rejoindre le canal, moi, maintenant ? glapit le Capitaine
dépité.
- Ton barrage, Je vais lui asséner un coup d'épée, Capitaine
et le briser en deux, tonna le Viking.
- Un coup d'épée dans l'eau vaut mieux que bredouille à la
pêche, maugréa le Pêcheur. Moi, je renonce : je crois que je
suis accroché à une pierre. Ou un vieux pneu. Je vais quand
même essayer de récupérer ma ligne.
- Je me disais bien qu'il n'était pas normal, ce cours d'eau :
pas d'écluse pour franchir les dénivelés, pas d'éclusier pour
vous prêter main-forte dans les passes difficiles...
Le Capitaine, découragé, repoussa son bob en arrière
pour s'éponger le front avec un infâme mouchoir qui avait
dû essuyer nombre de doigts graisseux d'huile de moteur.
- On a dû se tromper lors du dernier confluent : nous avons
pris le mauvais bras du fleuve, décréta le pêcheur.
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- On c't'un con. LE Capitaine s'est gouré, c'est lui le chef,
non ? Et puis il n'y a pas d'embranchement, la source n'est
qu'à cinq kilomètres, rectifia la Vigie, très contrariée dans
ses projets de grandes découvertes.
- Alors quoi, ON l'attaque ce barrage ou ON jette l'ancre ?
meugla le Viking, de concert avec une jolie vache qui
regardait passer notre péniche, à défaut de train.
- D'abord on jette l'ancre et ensuite vous venez attaquer le
déjeuner ! décida une voix ferme d'un ton qui n'admettait
pas la réplique.
Depuis la porte qui donne sur le petit jardin,
l'Henriette, poings fermés sur les hanches attendait que
l'équipage obtempère.
- Allez, à table ! J'ai fait griller vos épinoches et ... il y a
des pommes sautées au persil !
En 10 secondes, le bouclier, la canne, le bob et la
"longue-vue" furent jetés par-dessus bord et les marins
abandonnèrent leur planche de bois pour se ruer vers la
cuisine.Sur la table ronde qui occupait le centre de la pièce,
un fabuleux plat d'épinoches grillés, pêchés le matin de
bonne heure par le Pêcheur, attendait ses dévoreurs. Depuis
la fenêtre ouverte, orientée à l'ouest, qui donnait
directement sur la rivière, la lumière dorée du soleil d'été
pénétrait discrètement, s'arrêtant au rebord de l'évier : en
juillet, Phoebus trônait au zénith à cette heure.
Sur la rive gauche de la rivière s'étendait le Champ
Romard, vaste prairie adossée à la montagne de Voichey,
où paissait un troupeau de charolaises plantureuses
(femelles ou taureaux : de loin, on appréciait mal la
nuance).
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Rentrés depuis peu de notre Tunisie natale, mes
cousins et moi étions réunis cet été 1958 dans la maison
familiale du terroir Bourguignon ancestral, bâtie par un
lointain aïeul, au bord de l'Ouche, dans le village de
Béligny. C'était une vieille maison, composée de deux
corps inégaux, comme deux jumelles, mais l'une était plus
grande et mieux faite que l'autre.
A l'est, la façade principale, garnie de trois portes et
quatre fenêtres, ouvre sur la rue de Beaune. Mon grandpère
et sa soeur l'on fait recrépir en choisissant un ton gris
peu avenant, mais les parterres de fleurs et les rosiers
grimpants prolifiques lui donnaient un éclat très coloré et
sympathique.
A l'ouest, côté rivière, un vieux crépis doré, un peu
délabré, sans chêneaux, bref l'envers du décor. Trois
fenêtres étroites et une lucarne pour le "faux grenier", la
pièce qui avait servi de cuisine autrefois et qui à présent
recevait tout le débarras de notre famille expatriée depuis
1905.
Notre aïeul avait soigné l'apparence du côté rue,
mais n'avait visiblement pas eu les moyens d'en faire autant
côté ouest, pourtant la partie la plus séduisante, avec la vue
plongeante sur la rivière et Champ Romard.
Le moulin de la Bondue barrait le côté sud, démuni
d'ouverture, tandis qu'un petit jardin en forme de triangle,
côté nord (le pont de la péniche), surplombait la rivière, le
terrain étant retenu par un puissant mur de pierres, véritable
petite digue protégeant des assauts de l'eau, du moins lors
des rares périodes de crues.
Bien entendu, il n'existait pas de liaison fluviale
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entre l'Ouche et le canal de Bourgogne tout proche, et c'est
pourquoi sans doute la "péniche" avait jeté l'ancre
définitivement devant le "barrage" de Champ Romard :
c’était la plaisanterie de mon grand-père sur son propre
grand-père qui n'avait pu devenir batelier sur le canal de
Bourgogne à cause du déclin de l'activité fluviale au
bénéfice de l'expansion des voies ferrées. En 1860, il avait
donc bâti cette maison sur un petit terrain coincé entre la
Bondue, la rivière et la route de Beaune. A l'époque, il n'y
avait pas de trottoir, et vers 1890, le petit tacot Semur-en-
Auxois – Saulieu – Arnay-le-Duc – Béligny-sur-Ouche -
Beaune passait juste devant la maison, avant d'aller souffler
à la petite gare érigée juste après le moulin. Notre ancêtre
avait troqué la péniche pour le train, laissant les voies d'eau
pour le chemin de fer, il avait résolument opté pour le
progrès.
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Chapitre 1 : Où notre âme s’attache !
Vendredi 22 juillet
Je quittais ce matin du 22 juillet la tiédeur du lit
conjugal vers 6 heures du matin pour rejoindre, comme
souvent, la froideur de mon bureau directorial du Lycée
Marie Curie. Muté loin de « chez moi », il me fallait
parfois, avant d’entamer une bonne et dure journée de
travail, une dose de Bourgogne : non pas que je planquais
dans le bureau quelques bouteilles de premier cru ou
d’appellation « village », mais tout simplement je
branchais mon ordinateur pour capter « France Bleu
Bourgogne » tout en lisant mes mails et y répondre. Bien
entendu, je suçais une boule d’anis de Flavigny piochée
dans l’une des innombrables boites planquées au fond du
deuxième tiroir, à gauche du bureau, celui qui ferme à clef,
donc inaccessible, même pour ma secrétaire.
Je quittais l’appartement de fonction avec mon chien
Ulysse sur les talons, un Berger des Pyrénées au pelage
« fauve charbonné » vraiment « au poil » et qui adorait mes
sorties de l’aube. Je croisais et saluais quelques agents de
service déjà en plein turbin, à présent habitués à mes
incursions matinales dans mon antre professionnel.
- Bonjour, Maria : alors, bientôt les vacances ?
- Bonjour, monsieur le proviseur : enfin les vacances ! J’ai
enfin terminé mes jours de permanence à faire. Et vous ?
- Oh moi, je termine les miennes et je ferme le lycée pour
un mois, au 15 août je laisse le proviseur adjoint rouvrir
les portes : je pars le dernier mais je reviens le dernier ! Et
quand j’arrive, il n’y plus qu’à accueillir les professeurs et
les élèves et c’est reparti pour une année !
14
- Votre bureau est prêt, monsieur Rousseau : je vous laisse,
je continue chez madame l’Intendante.
- Bon courage, Maria ! Et merci !
J’adorais ce contact simple et chaleureux avec
Maria, chargée du nettoyage des Bureaux de
l’Administration : sa gentillesse, sa prévenance et son
accent portugais me mettaient d’attaque pour affronter la
solitude du bureau provisoral. Ulysse s’installa en
soupirant juste sous la table du courrier, m’observant avec
l’air de dire : « dis donc, la ballade, elle était trop
courte ! ».
Premier geste après la lumière, choisir un anis de
Flavigny, puis allumer l’ordinateur portable branché sur le
réseau et Internet. J’allais un peu avec fébrilité dans « mes
favoris » et me branchais instantanément sur France Bleu
Bourgogne et je me retrouvais à faire le circuit des crus
avec l’animateur Arnaud Lefèvre.
Pendant que j’arpentais virtuellement les pentes des
coteaux de Pernand-Vergelesses, j’ouvrais mon courrier
électronique et immédiatement une douzaine de messages
apparurent dans ma boite de réception. J’éliminais presque
machinalement les pubs et autres « spams ». Me restaient
trois mails dont un attira mon attention :
« Marc Antoine – Emission France Bleu »
« Salut Daniel ! Alors, toujours en train d’envahir la
Picardie ? Décidément les villes de la Somme ont toujours
attiré certains Bourguignons ! Heureusement que tu n’as
pas été nommé à Péronne ! En attendant de nous voir aux
prochains congés de cet été, tu pourras m’entendre ce
matin sur France Bleu…. Une surprise t’attend ! Adi mon
vieux ! – M-A-R ».
15
Bien entendu, juste après « la voix mystère »,
Arnaud Lefèvre nous présentait une interview de Marc-
Antoine par Pierre Emparan :
« Aujourd’hui, il est inutile de présenter Marc-
Antoine ROUVEROY, le grand écrivain bourguignon,
peintre, sculpteur, photographe, historien, restaurateur
d’une partie du château de Vergy, fouilleur devant
l’Eternel des archives départementales des quatre
départements de la « Duché » de Bourgogne, fouineur
aussi du côté de la « Comté »…
- Que l’on ne dit plus « de Bourgogne », mais
« Franche » ! Pourquoi pas ? C’est l’histoire qui décide.
N’empêche que la frontière de Saône entre les deux
Bourgognes n’est pas un problème pour moi !
- Vous êtes un boulimique, mon cher Marc-Antoine, mais
finalement, dans toutes ces activités, que placez-vous au
coeur de votre vie ?
- Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’avenir de mon
terroir, des gens qui y vivent et notamment les plus jeunes.
Mais je ne conçois pas ce futur sans un éternel retour au
passé. Non par nostalgie pour tirer de l’histoire le meilleur.
Vous connaissez le proverbe, « un pays sans passé n’a pas
d’avenir ». Cela vaut aussi pour nous-même, d’ailleurs.
Très jeune, je me suis fixé un but : colorier les blancs de
l’Histoire pour offrir à ma province un tableau complet de
la vie d’autrefois, pour qu’aujourd’hui et demain se
bâtissent sans ombre, sans oubli ni remords, que tout le
monde s’y retrouve et trouve son compte.
Ce vendredi matin de la fin juillet, installé dans mon
bureau, j’avais trouvé ma station préférée sur Internet grâce
à mon ordinateur et j’écoutais d’une oreille distraite
16
l’émission de Pierre Emparan sur « France-Bleu
Bourgogne ». Il interviewait depuis déjà vingt minutes le
célèbre Marc-Antoine Rouveroy, mon vieil ami d’enfance,
un ami de presque cinquante ans, qui était resté,
contrairement à moi, fidèle de corps et de coeur à notre
Bourgogne. Pour ma part je n’avais cessé de vadrouiller en
France et dans le monde tout en gardant mes attaches que
je revivifiais par des séjours épisodiques dans mon vieux
village de Béligny-sur-Ouche.
- Si je comprends bien, vos romans sont des prétextes pour
plonger dans le passé mais revenir très vite dans le présent,
sans ennuyer le lecteur ?
- C’est exact : je suis le spécialiste de l’aller et retour entre
« autrefois et demain », du moins je vis l’écrit comme cela,
alors qu’avec la photo, par contre, je suis dans l’instant,
l’instantané, « l’instant d’année » comme je le dis souvent.
La photo est pour moi l’art de l’immédiat, l’écriture celui
de l’éternité, comme la peinture. Avec mes textes, je veux
faire aimer ma terre, partager cet amour avec ceux qui y
vivent, qu’ils y soient nés ou non, d’ailleurs : est
Bourguignon celui qui comprend le pays où il vit et finit
par l’aimer. Cet amour, c’est le gage d’un pays vivant, qui
ne peut qu’aller de l’avant parce qu’il s’appuie sur une
culture et une histoire communes.
- Alors, votre dernier roman, il se passe en Bourgogne,
bien sûr ?
- Soyons clairs : je ne suis qu’un modeste conteur régional
et pas vraiment un romancier ; parfois un chroniqueur au
sens ancien du mot, comme l’était Philippe de Commynes.
Je n’ai pas d’autres ambitions que celles de me faire plaisir
et d’enchanter mes lectrices et mes lecteurs. Mais oui, le
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dernier roman se déroule en Bourgogne.
- Peut-on en savoir plus ?
- Ecoutez, oui, parce que c’est vous… (rires). Le livre est
quasiment achevé, le manuscrit est déjà entre les mains de
mon éditeur, Philippe Sémarey ; il ne lui manque que le
dernier chapitre…
- Le dernier chapitre ?!
- Oui… J’hésite sur la conclusion. En fait, l’épilogue n’est
pas écrit…
- Ah bon ? Mais comment…
- C’est toute l’astuce de ce livre : la fin sera l’oeuvre des
lecteurs eux-mêmes. Ou du moins de l’une ou l’un d’entre
eux…
- Comment est-ce possible ?
- Eh bien voilà : le thème du roman, c’est une chasse au
trésor. Mon livre est une quête grandeur réelle, et la
solution est contenue, ou plutôt suggérée dans le roman
qu’il faut lire très attentivement, pour trouver la clef du
mystère. Au bout de la course, un véritable trésor attend le
lecteur, ou la lectrice, le plus perspicace.
- C’est une blague ? Un truc pour faire vendre ?
- Pas du tout ! Ce n’est pas mon genre !… Je vous le dis et
l’affirme à tous les auditeurs, quelque part, en terre
bourguignonne, un trésor de très grande valeur est
soigneusement enfoui par mes soins. Celle ou celui qui lira
le roman avec l’intelligence du coeur sera capable de le
découvrir.
- Et ?…
- Et « l’inventeur » du trésor aura le droit de le conserver,
bien sûr !
- Mais si le dernier chapitre de votre livre n’est pas écrit,
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cela signifie-t-il que le trésor n’est pas encore caché ?
- Le trésor est quelque part, mais il n’est encore trouvé !
C’est donc l’heureux découvreur qui écrira la fin.
Marc-Antoine partit d’un rire franc et sonore qui sembla
réjouir l’animateur Pierre Emparan ravit de cette bonne
humeur. Visiblement il prenait les propos de mon ami
comme une gentille farce.
- Quel est le titre de votre roman ?
- Là encore, c’est au lecteur de … Non, je plaisante. Le
roman s’appelle : « Où notre âme s’attache !».
- Vous avez choisi un thème spirituel ?
- On peut dire ça comme ça : j’espère avoir réussi une
espèce d’alliance entre l’humour sympa style bourguignon
et le sacré de notre histoire. « L’Histoire, ce riche trésor
des déshonneurs de l’homme », comme disait Lacordaire.
- Merci d’avoir choisi « France Bleu Bourgogne pour
l’annonce de votre…
Je coupais la radio dubitatif, partagé entre le sourire
et la perplexité. Je connaissais le sens de l’humour de
Marc-Antoine, mais là, je trouvais qu’il tirait le bouchon
un peu trop fort, ce qui, malgré tout, est peu surprenant
pour un vrai bourguignon... presque normal, dirons-nous !
Après avoir classé le courrier papier de la veille, que
je n’avais pas eu le temps de lire, je quittais le bureau pour
rejoindre ma petite femme Creusotine et prendre un petit
déjeuner bien mérité. Je m’empressais de raconter
l’interview à Brigitte, mon épouse de peintre, qui ne leva
même pas le nez de sa tasse de thé pour m’écouter d’une
oreille distraite puis me dire :
- Tant que ton Marc-Antoine n’ aura pas déniché sa
Cléopâtre, je crois bien qu’il sera capable de nous en
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déboucher une comme celle-là tous les jours… Une chasse
au Trésor ! Il va finir par se prendre pour Jason ou pour
Sylvain Augier, tu sais, l’animateur de la « 3 » qui…
J’essayais d’imaginer mon ami en Jason à la tête de
ses argonautes, mais en enfouisseur de trésor… vraiment,
là, j’avais du mal.
- Au fait, n’oublie pas que tu verras Marc-Antoine
dimanche prochain : tu pourras lui tirer les vers du nez,
veinard ! A nous le trésor, mon chéri !
- Mon amour, je t’aime surtout quand tu deviens vénale…
- De toutes façons, tu en sauras plus très prochainement : il
te dit tout. Au fait, ton vieux copain, tu me le présenteras
un jour, peut-être ?
- Tu sais bien qu’il ne veut voir personne en ce moment…
Mariée avec moi depuis seulement trois ans,
effectivement ma femme ne connaissait pas « mon vieil
ami de cinquante ans », qui vivait depuis plus de cinq ans
un peu comme un ermite. Sa gloire soudaine provoquée par
le succès de son premier roman « Mon royaume en duché
de Bourgogne » avait bizarrement provoqué chez lui une
crise de « retrait sur l’Aventin » et un peu comme Christian
Bobin, il avait refusé les feux des médias, n’accordant qu’à
Pierre Emparan quelques interviews toujours fracassantes
ou, pour le moins, surprenantes, conversations
radiophoniques qui avaient accru davantage encore sa
célébrité récente augmentée du mystère de celui qui jouait
l’arlésienne. Si le Bien Public avait pu obtenir de lui
quelques bons « papiers » ou quelques chroniques
historiques retentissantes, jamais le journal n’avait eu le
droit de publier la moindre photo. France 3 Bourgogne
Franche-Comté n’avait jamais pu voler la moindre image
20
de mon vieux copain et je me disais que finalement j’étais
un des rares à le connaître aujourd’hui. Longtemps ce goût
du secret m’avait amusé, d’autant qu’au début de sa
carrière « d’artiste », disons de « créateur », Marc-Antoine
se présentait comme un « artisan d’art », d’abord artisan,
modeste et discret, qui n’avait pas besoin, me répétait-il,
des feux de la rampe médiatique pour exister. Mais depuis
mon mariage, cette obstination à refuser de « voir du
monde » m’agaçait d’autant plus que j’aurais bien aimé lui
présenter mon épouse, elle-même artiste peintre, comme
son oncle Pierre Beauvival.
- A propos de vacances, elles commencent aujourd’hui !
Alors, que faisons-nous ? Festival Interceltique de Lorient,
Bourgogne ou Belgique ? me demanda Brigitte. Ou
Normandie, peut-être ?
J’émis un « pffff » embarrassé en guise de réponse.
Je commençais à me préparer pour rejoindre mon bureau
pour la dernière journée de boulot quand un bip aigu nous
fit sursauter :
- Ton portable vient de couiner, mon coeur : sans doute un
message ?
Je saisis mon téléphone portable et effectivement
l’écran affichait « message reçu » ; je l’activai aussitôt et
lus à haute voix le texte : « Salut Chevelu velu pour ces
prochaines vacances besoin de te voir urgent et important.
Je compte sur toi ne vas pas au Creusot je t’attends avec ta
femme chez moi si je ne suis pas là quand tu arrives,
entrez, les clefs sont planquées au même endroit comme
d’hab installez-vous comme chez vous adi MAR ».
- Eh bien voilà, me sourit Brigitte : le choix est fait,
destination Bourgogne ! Je vais enfin faire la connaissance
21
de ton Marc-Antoine ! Mais au fait, pourquoi « chevelu
velu » ?
- Ah ça ! Quand on était mômes au village, on avait tous un
surnom. Moi, comme j’avais les tifs en boule, bouclés et
bien fournis, j’étais le « chevelu ». Lui, c’était
« Jarbeillon ».
- Jarbeillon ?
- Oui, ça veut dire « l’étincelle » ou « la braise », en patois,
ou aussi l’abeille qui vole et virevolte de partout en
butinant les fleurs. Marc-Antoine est comme ça : avec lui,
faut que ça bouge tout le temps. Jarbeillon, ça lui va
toujours !
- Par contre, pour toi mon coeur, Chevelu… sourit Brigitte
en passant sa main dans mes rares cheveux blancs et ma
houppette à la « Tintin ». Allez, bisous, tu vas louper
l’arrivée de ta secrétaire à causer comme ça…
22
2 - GROS TITRE
Samedi 23 juillet
Pour ces vacances d’été démarrant pour nous ce 23
juillet, nous avions décidé de rallier directement Béligny,
la vieille maison de Marc-Antoine. Cela faisait des années
que je n’avais pas remis les pieds à Béligny, où j’avais
passé une partie de mon enfance, au moment du divorce de
mes parents. J’avais alors trouvé refuge dans la famille
Burin qui m’avait recueilli quasiment comme un orphelin,
vers l’âge de huit ans. Et c’est ainsi que j’ai fait la
connaissance de « Jarbeillon », du « Minus » et de tant
d’autres, et que je suis redevenu Bourguignon.
Nous quittâmes Senlis et le sud Picardie ce jour vers
cinq heures et demi du matin pour rejoindre l’A1, effleurer
Paris par le Périphérique désert à cette heure matinale, puis
l’A6. Moins de trois heures plus tard, j’arrêtais la voiture
devant la boulangerie de Béligny, route de Beaune :
Brigitte acheta le Bien Public, du pain frais et des
croissants au beurre (nourritures spirituelles et terrestres),
puis dix minutes plus tard, nous étions devant la maison de
Marc-Antoine, dite « Maison Champ Renard », route de
Beaune, juste sous l’église Saint Germain d’Auxerre,
éternellement perchée sur son promontoire, détaché du
coteau et dominant le village et la haute vallée de l’Ouche.
23
C’est une maison biscornue, coincée sur un terrain
en forme de triangle entre la route de Beaune et la rivière.
Avec la petite maison des Burin dans le petite rue
Theureau, c’est sans doute l’un des lieux bénis de mon
enfance déchirée. Ulysse sur mes talons, je poussai le
portail jamais verrouillé pour entrer dans le petit jardin
bordé par l’Ouche. Le chien s’y trouva tout de suite à l’aise
et commença à marquer son territoire. Brigitte se dirigea
vers le muret qui plongeait ses fondations dans la rivière et
prit le temps de s’asseoir pour goûter l’air frais du matin
bienfaisant après trois heures de clim’ sur l’autoroute. Moi
j’étais perdu : le vieux saule majestueux avait disparu ; à la
place, se dressait un abri de jardin en pierres dorées de
Bourgogne, visiblement récemment achevé. Par contre un
généreux catalpa occupait le centre du jardin, côté rivière,
surchargé de feuilles dorées, parasol naturel aux reflets de
soleil. Je retrouvais l’allure de la maison, mais une foule de
choses étaient différentes : la cabane à chiottes n’existait
plus et toutes les huisseries en bois avaient été remplacées
par des fenêtres et des portes en PVC blanc. Le mur le long
de la maison avait été remonté en pierres dorées, donnant
au bief aval du moulin voisin une allure de canal.
« Les clefs sont planquées comme d’hab’ » disait le
sms. Le problème c’est que je ne me souvenais plus de
l’endroit… Mais quand je vis Ulysse monter dans le
bûcher, la mémoire me revint d’un coup : Je grimpais
l’échelle de meunier et très vite je dénichais un trousseau
de clefs derrière une grosse pierre marquée d’une coquille,
fossile de l’ère secondaire fétiche de Marc Antoine. Les
clefs n’étaient plus celles d’autrefois, massifs ouvre-portes
en métal rouillé, mais un fin trousseau les remplaçait. Je le
24
lançais à Brigitte, elle eût tôt fait d’ouvrir la porte de
service qui permettait d’accéder à un petit vestibule
donnant sur la cuisine. Une douce chaleur baignait la
maison. Je m’attendais à trouver une odeur de renfermé
mais j’eus l’impression qu’hier encore la maison était
occupée.
- Il est passé au chauffage central, ton copain
« Jarbeillon » ! sourit brigitte. Finies les braises dans l’âtre
de la cheminée. Apparemment, il n’est pas là, ton pote de
cinquante ans ! Mais en prévision des fraîches nuits d’été il
a laissé son chauffage central en position automatique pour
qu’on trouve une maison saine.
Marc-Antoine avait cassé en partie la cloison faisant
communiquer la cuisine et la salle à manger qui donnait sur
la rue de Beaune. Brigitte entreprit d’ouvrir les volets. A
l’est, surgissant juste derrière la Croix de Mission plantée
sur le coteau, le soleil venait de passer la crête de la vallée
et inonda la pièce.
- Mon chéri, je fais le thé, on reprend des forces et après on
visite.
Dans la salle à manger éclairée par une lumière
radieuse, notre chien Ulysse négligemment allongé à nos
pieds, attendant quelques miettes éventuelles, avec en bruit
de fond, « France Bleu Bourgogne » nous écoutions la
météo qui nous annonçait un temps d’été au moins
provençal.
Brigitte finissait son thé « Earl Grey » en jetant un
oeil sur la première page du journal quand je la vis
s’étrangler :
- C’est l’émotion des vacances, ma chérie, ou bien une
« fausse route » ?
25
Tout en toussant elle me passa le journal en me
désignant le titre de la Une :
« L’ÉDITEUR PHILIPPE SÉMAREY
SAUVAGEMENT AGRESSÉ DANS SON BUREAU
JEUDI SOIR » (voir article en Page 2) ».
- Nom de Bleu ! Hurlai-je sous la surprise.
26
3 - AGRESSION ET DISPARITION
Samedi 23 juillet
Ulysse se dressa sur ses pattes, son museau de
Berger des Pyrénées pointant le plafond, comme pour
renifler un éventuel intrus. Je dépliai le journal avec
fébrilité, laissant tomber quasiment toutes les feuilles pour
ne garder que la page titre :
« C’est ce jeudi 21 juillet vers 22 heures que le
gardien des « Editions du VAL SUZON » a découvert dans
son bureau le corps inanimé de son patron. Intrigué par un
bruit sourd et des lueurs de torche électrique provenant du
premier étage de l’immeuble, Robert Bréart, le veilleur de
nuit, s’est précipité vers le bureau de l’éditeur pour
constater que la porte en était grande ouverte : le corps de
Philippe Sémarey gisait face contre le plancher, juste
devant le coffre-fort éventré. Le plafonnier et la lampe du
bureau étaient allumés. Appelés aussitôt, le Samu et la
Police n’ont pu que constater un grave traumatisme
crânien. Le commissaire Raymond Brigot, chargé de
l’enquête par le Procureur de la République, a promis de
faire toute la lumière sur cette affaire ténébreuse. Prévenus
par des coups de fils anonymes, de nombreux journalistes
se sont rendus avenue de la Liberté, devant le siège de la
Maison d’Edition bourguignonne. Face à une foule où se
mêlaient badauds, médecins, policiers et reporters, le
Procureur a improvisé une courte conférence de Presse :
27
« Mesdames et messieurs, l’identité du blessé ne fait aucun
doute : il s’agit bien de l’éditeur Philippe Sémarey,
propriétaire des Editions du Val Suzon. D’après les
premières constatations effectuées par les services de la
Police Nationale et le SAMU, il ressort que Philippe
Sémarey est victime d’un grave traumatisme crânien
provoqué par un choc violent reçu sur la nuque. L’Editeur
a perdu connaissance sous la brutalité du coup : il s’agit
bien d’une agression sauvage. Monsieur Sémarey est
toujours inconscient. Vous comprenez que pour l’instant je
ne puisse vous en dire plus. Je tiendrai une autre
conférence de presse lundi 25 juillet à 9 heures au Palais de
Justice ».
Brigitte et moi nous regardâmes abasourdis. Nous
n’étions pas des intimes de Philippe Sémarey mais en
Bourgogne tout le monde connaissait l’éditeur et les
publications du « Val Suzon », notamment le célèbre
« Almanach du Bourguignon ». Ce fut la musique de mon
portable qui nous rappela à la réalité.
« Allo ? Je parle bien à monsieur Daniel Rousseau ?
- Moi-même. Mais à qui…
- Permettez-moi de me présenter : Maître Lambert, notaire
à Béligny-sur-Ouche. Je vous appelle à la demande d’un de
mes clients, monsieur Marc-Antoine Rouveroy. Vous êtes
son ami d’enfance, n’est-ce pas ?
- Oui, Maître, mais que…
- Il m’est difficile de parler au téléphone. J’ai une mission
précise à remplir, cher monsieur : à la demande expresse de
monsieur Rouveroy, nous devons nous voir dans mon
étude le plus vite possible. Quand seriez-vous disponible ?
28
- Je viens d’arriver à Béligny. Si dix heures vous
conviennent…
- Parfait, le plus tôt et le plus vite seront le mieux. Je vous
attends donc à mon bureau. Mon étude est facile à trouver,
je suis sur la place de l’Hôtel de Ville, en bas de la rue de
l’église. Vous ne pourrez pas vous tromper, l’enseigne des
officiers ministériels est installée bien en vue au-dessus de
la porte. A tantôt, monsieur ».
Il avait raccroché avant que je ne puisse ajouter un
seul mot.
- Alors, c’était qui ?
- Le nouveau notaire, Maître Lambert. Il veut me voir
séance tenante.
- Comment connais-tu le « nouveau » notaire, toi ? Ça fait
des années que tu n’es plus venu ici.
- Il ne me connaît pas, c’est à la demande de Marc-Antoine
que je suis convoqué. Et puis, je connaissais l’ancien,
Maître Troupier. Celui-là s’appelle Lambert, c’est donc
forcément un nouveau !
- Logique. Alors que fait-on ?
- Ah mais on s’installe ! Nous avons le temps de décharger
la voiture avant le rendez-vous. Il a bien dit de ne pas
l’attendre et de faire comme chez nous. On va prendre la
chambre du premier qui donne sur la rivière.
- Bin dis donc tu connais bien la maison, toi !
- N’oublie pas ma chérie qu’étant gamin, j’étais toujours
fourré chez Jarbeillon ! Tu parles que je la connais, cette
maison, même si mon vieux camarade a tout chamboulé.
Allez, on vide le break !
- J’imagine les 400 coups que vous avez dû y faire, ton
ami, toi et vos copains !
29
- Et copines !… fis-je, un rien provocant.
- Oui, bon, allez, on décharge le coffre ! Ça t’évitera de
t’épancher sur ton passé de coq du village.
Effectivement je trouvais sans difficulté l’étude de
Maître Lambert, installée au rez-de-chaussée d’une des
maisons anciennes qui se pressaient au bord de la rue de
l’église, dans la partie basse le long de la place de l’Hôtel
de Ville, côté est, juste derrière l’ancienne Caisse
d’Epargne.
J’entrai dans une salle d’attente agrémentée d’une
banque, derrière laquelle une charmante clerc de notaire
me reçut avec un immense sourire comme seules les brunes
peuvent en offrir sans faire d’effort. A l’énoncé de mon
nom, un jeune homme très propre sur lui passa la tête par
l’entrebâillement du bureau mitoyen :
- Laissez, Claire. Monsieur Rousseau ? Entrez, je vous
prie.
Le notaire très affable me fit entrer dans une pièce
tout en longueur, presque entièrement occupée par un
immense bureau ministre surchargé d’ordinateurs. Il me
désigna un élégant fauteuil et pris place sur le sien.
- Je dois d’abord vous dire que je ne connais pas monsieur
Rouveroy, sinon de réputation. C’est par téléphone et
courrier qu’il a pris contact avec moi et m’a demandé de
vous remettre en mains propres, cette enveloppe, je dirais
même ce paquet.
- Mais, je…
- Je vous en prie, ne me posez surtout pas de questions, je
ne pourrai y répondre. La seule chose que je dois encore
faire, c’est de vous demander de signer ce reçu qui atteste
que je vous ai bien remis ce colis.
30
- Bien, Maître. Où dois-je signer ?
- En bas de ce document, s’il vous plait… Voilà. Je vous
sens très étonné par cette procédure, monsieur, mais dans
mon métier, nous n’en sommes pas à une bizarrerie près.
Croyez-moi, tout est en règle pour ma part et j’exécute les
volontés de mon client, rien de plus…
- Mais… Vous n’avez pas eu de ces nouvelles,
récemment ?
- Monsieur Rouveroy me contacte par mail, semble-t-il
depuis un cybercafé ou par téléphone dans une cabine.
Il me règle mes honoraires rubis sur l’ongle par
virement, voilà tout ce que je puis vous dire. Je suis
désolé, mais je ne peux rien ajouter de plus à propos de
votre ami. Je sais que vous êtes très liés, j’aimerais
pouvoir en dire davantage, mais là… vraiment, je n’en
sais pas plus, désolé. Je ne peux même pas le joindre, ne
serait-ce que pour lui dire que j’ai accompli ma mission
auprès de vous. Le reçu, par exemple, j’ai ordre de ne
pas le lui expédier et de le conserver ici soigneusement,
jusqu’à ce qu’il le réclame où vienne le chercher. C’est
vous dire ! C’est lui qui reprendra contact, je pense,
quand il le souhaitera. Voilà, Monsieur. Désolé.
Il était trois fois « désolé » : l’entretien était terminé.
Maître Lambert me remis la grosse enveloppe de papier
kraft et me raccompagna vers la sortie, sous le sourire
toujours très commercial de la brune secrétaire.
Mon paquet sous le bras, je pris le temps de
m’arrêter sur la place : Barrant tout le côté sud, l’Hôtel de
Ville construit en 1837 en imposait par une façade
somptueuse digne d’une sous-préfecture, alors que Béligny
31
n’était que chef lieu de canton. Le rez-de-chaussée
s’ouvrait par de grandes baies aux voûtes harmonieuses et
constituait en fait la salle polyvalente du Foyer Rural. A
l’étage, de hautes fenêtres éclairaient la salle d’honneur et
le Bureau du Maire. Autrefois, le bâtiment a
successivement abrité l’Ecole Communale, puis le Collège
d’Enseignement Général. Aujourd’hui les écoles
maternelle et primaire avaient déménagé au lieu dit « La
Raquette », non loin du nouveau collège « Jean Lacaille »,
du gymnase flambant neuf et de la gendarmerie. En trente
ans, le coeur du bourg s’était déplacé du centre pour se
diluer dans les périphéries. Même les vieux platanes qui
entouraient la place et lui donnaient une allure d’esplanade
de village provençal avaient été coupés : de maigres tilleuls
adolescents les avaient remplacés et mettraient bien trente
ans pour atteindre leur taille adulte.
J’avais du mal à reconnaître mon Béligny du temps
de l’enfance, mais bon, il fallait bien revenir au présent.
Brigitte finissait de décharger le break lorsque je
retrouvais la maison, Ulysse me manifesta des joies
exubérantes, comme si j’étais parti un siècle.
- J’ai exploré la maison, c’est mimi comme tout ; la seule
chose, c’est cette habitation qui bouche la vue au sud.
- Oui, c’est le moulin de La Bondue, un des plus vieux
moulins de Béligny. Qu’est-ce que tu veux, il est là et nous
ferons avec ! Mais avant la visite, découvrons un peu ce
qu’il y a là dedans si tu veux bien.
Je déposais le paquet sur la table de la salle à manger
et armé d’un grand couteau récupéré près de l’évier,
j’ouvrais l’enveloppe :
32
- Tu imagines si on y trouvait le fameux manuscrit de Marc
Antoine ? murmura Brigitte.
- On serait les premiers à avoir le texte… Tu rêves, ma
chérie. Pourquoi Marc-Antoine nous aurait-il fait un tel
cadeau ? Tiens, une petite enveloppe à mon nom ou plutôt
mon surnom : « Au Chevelu-velu ». Il y a une lettre
dedans.
- Qu’est-ce qu’il raconte ?
- Attends, je vais te la lire :
« Salut vieux Dany. Tu as trouvé une maison bien changée.
Mais j’insiste fais comme chez toi avec ta petite creusotine
de femme. J’ai quitté Béligny peu avant ton arrivée pour
me mettre d’urgence en sécurité après l’agression contre
Philippe Sémarey, mon éditeur, hier au soir. Je pense que
vous ne craignez rien à Béligny, à part nos amis du village,
personne ne sait que j’ai cette maison, mais par sécurité je
préfère m’éloigner, le temps de comprendre ce qui se
passe. Pour des raisons que j’ignore encore, quelqu’un que
je ne connais pas en veut à certaines de mes recherches et à
mon manuscrit et sans doute à mon « trésor ». Comme tu le
constates j’écris à la hâte. Je viens juste de terminer le
paquet que tu dois avoir entre les mains. Quelqu’un de
confiance l’a remis à Maître Lambert à qui j’ai demandé de
te le remettre sans délai. Tu trouveras un ordinateur
portable et des papiers importants que je te demande de
conserver précieusement. Je prendrai contact avec toi par
SMS, ou par téléphone. Tu peux brancher ton propre ordi à
la maison, j’ai fait mettre l’ADSL. Installe les coordonnées
d’accès de la ligne et je te joindrai aussi via ton mail. Pour
l’instant je ne peux me montrer, je compte sur toi. J’ai
33
demandé à quelques vieux amis sûrs de jeter un oeil sur la
maison : tu en connais au moins deux, le Minus qui habite
maintenant rue de l’église et Bob la Loi qui a acheté la
petite gare du tacot. Ils savent que tu es le seul à pouvoir
occuper la maison et tu peux, si nécessaire faire appel à
eux. Fais l’inventaire du contenu du paquet et le moment
venu, si besoin, je te dirai quoi faire si tu acceptes de
m’aider. Je compte sur toi et ta petite Brigitte que je ne
connais toujours pas mais je suis sûr que tu as bien choisi :
vieux motard que jamais ! J’étais sûr que tu ne resterais pas
un éternel don juan vieux garçon. Je vous embrasse, à
bientôt, ton Jarbeillon.
La clef : 4N9RRVZKKK6D76JH7MWBB ».
Suivait la signature inimitable de Marc-Antoine que
je connaissais bien.
- Pas de doute, c’est lui. Eh bin si je m’attendais à ça !
- Nous voilà plongé d’un coup dans une drôle d’histoire,
s’étonna Brigitte qui déjà s’occupait de déballer le papier
kraft du paquet : voilà l’ordinateur portable, c’est un
modèle de base, sans graveur.
- Il est super léger ! Mais je suppose que son disque dur
contient de lourds secrets…
- Quel humour, mon chéri ! Je te reconnais bien là,
impavide dans les situations difficiles…
- Comment dis-tu ?
- Tête froide, si tu veux…
- Toi et ta manie des synonymes bizarres ! Tiens, il y a un
gros dossier rouge avec une photo de Châteauneuf collée
dessus.
- C’est une belle photo prise la nuit. On dirait que la
34
forteresse à des murs en or. Ce n’est pas facile de
photographier les monuments éclairés la nuit, il a du talent,
ton Jarbeillon.
La pochette contenait de nombreuses
photographies de format A4, toutes magnifiques, prises à
Béligny et en Bourgogne, à première vue ; une liasse de
feuillets manuscrits, visiblement des notes prises par Marc-
Antoine, toutes rédigées avec son écriture inimitable et une
petite enveloppe.
Ulysse se rappela à notre bon souvenir : il
n’avait encore pas eu sa première promenade.
- Ma biche, je vais le sortir un moment.
- Parfait. Pendant ce temps, je termine notre installation et
je te ferais visiter quand tu rentreras. N’oublie pas ton
portable, au cas où j’ai besoin de t’appeler.
- Oui et j’emmène aussi mon appareil photo. La lumière
d’automne est magnifique ce matin.
Quand j’étais plus jeune, je venais souvent à Béligny
chez les Burin, leur chien Vaillant, un bel épagneul Breton
m’avait quasiment adopté. Et bien sûr je saisissais la
moindre occasion pour aller me balader avec lui sur les
chemins de la forêt qui couronnaient les coteaux de la
vallée. Ce matin je décidais d’emmener Ulysse sur la
Montagne de Voichey, une belle colline boisée cernait la
vallée côté ouest, et dominait la rive gauche de l’Ouche,
au-dessus de Champ Romard, la grande prairie qui
s’allongeait sur ses flancs, juste derrière la maison.
Il était presque onze heures et le soleil
grimpait doucement accentuant le chatoiement doré des
feuillages. Le temps était exceptionnellement doux, l’été
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radieux promis par la météo nous enrobait d’une tiédeur
délicieuse, à peine troublée par un vent du sud-ouest. Je
regardais machinalement le coq que le clocher de l’église et
il indiquait bien le nord : fraîcheur mais beau temps assuré.
- Quand le coq regarde le nord, c’est signe de ciel
bleu ! me dit un passant avec un fort accent du pays et un
roulement du « re » qui me fit sourire.
- ça c’est bin sûr ! répondis-je en reprenant sans le vouloir
le même accent et en pinçant bien le « in » du bin et en
insistant sur le r du « ur ».
Je crus avoir reconnu le père Gaudry, vieux chasseur
devant l’éternel, mais cela faisait tellement longtemps…
Comme pour augmenter encore ce relent de nostalgie, je
pris un anis de Flavigny parfumé vanille.
Plusieurs canards barbotaient sur la rivière et parfois
engageaient de féroces batailles aéronavales entre eux
troublant la quiétude des lieux. Ulysse les regardait
s’ébattre avec un intérêt certain mais sans manifester
l’envie de les rejoindre : il savait bien qu’il ne pourrait
rivaliser avec eux dans une course poursuite très aléatoire.
Après avoir longé les barrières blanches le long de
l’Ouche, j’arrivais devant le Moulin Lemoine, son bief aux
abords fleuris et sa maisonnette qui faisait le bonheur des
photographes et des créateurs de cartes postales. Le chemin
de la Montagne de Voichey débutait juste en face de la rue
Fricot : Les gens d’ici disent « Montagne » de Voichey,
mais les Bélinéens sont un peu comme les Marseillais,
depuis qu’une truite saumonée a bouché le port de Pont
d’Ouche, ils ont tendance à transformer le moindre rocher
en menhir des Temps Celtiques ou à s’imaginer une
péniche transatlantique remontant un jour le cours de la
36
rivière jusqu'à la source de Notre Dame de Presles. Et là ce
sera un vrai miracle.
Depuis la rue de Beaune, il fallait passer entre le
moulin Lemoine et la maison des demoiselles Chapuis pour
retrouver la rivière ; passé le petit pont sur l’Ouche, un
charmant raidillon très ombragé vous emportait vers le
sommet du coteau et là je libérai Ulysse de sa laisse.
Immédiatement il plaqua son museau sur le sol encombré
de feuilles mortes, fouinant partout, trottinant joyeusement
d’un bord à l’autre du chemin.
Une vieille porte en bois surmontée de pierres
percées de la forêt de Béligny, un petit portail en fer
rouillé ouvrant sur un jardin en pente, je ne pus
m’empêcher de faire quelques clichés. L’avantage du
numérique est de pouvoir cliquer sans limite, à condition
d’avoir quelques cartes mémoires en réserves. Mais quelle
souplesse ! Plus de pellicules, la photo était devenue un
miracle instantané, immédiatement visible. Je me préparais
à capturer un magnifique frêne surchargé de feuilles
jaunies quand Ulysse me fit sursauter par une série
d’aboiements. Je faillis en avaler ma petite boule d’anis de
Flavigny quand je découvris le corps d’un homme allongé
sur le ventre, face contre terre, inanimé.
37
4 - PUZZLE OU JEU DE PISTE ?
Samedi 23 juillet
En me voyant arriver, mon chien cessa ses
hurlements. Ulysse tournait autour du corps, flairant la
chemise en laine écossaise du bonhomme, lui léchant le
visage à plusieurs reprises. Je m’agenouillais près de lui et
avec d’infinies difficultés et précautions, je le retournait sur
le dos. Il respirait faiblement. Les léchouilles d’Ulysse
eurent un certain effet puisqu’il reprit ses esprits. En
ouvrant les yeux, il regarda alternativement mon chien et
moi puis cria :
- Chevelu ! Qu’est ce que tu fous-là ?
- Minus ! Bin et toi, t’as l’air finaud allongé dans le chemin
de Voichey. Tu as bu ou quoi ?
- J’aurais mieux fait ! Figure-toi qu’on m’a attaqué et
assommé. Je me promenais avec Milou, mon fox, quand un
grand type a surgi du parc des Lacanche, s’est précipité sur
moi avec un gourdin dans la main. Mon chien lui a sauté à
la gorge, il a donné un coup de poing au Milou et après j’y
ai eu droit, j’ai pas eu le temps de dire ouf.
- Tu le connais ?
- Jamais vu ! A propos, qu’est-ce que tu fous là ? ça fait
bien… Minus se gratta la tête pour réfléchir et calculer : ça
fait bien vingt ans qu’on ne te voyait plus dans le pays !
- Je viens de m’installer à Champ Renard, avec ma
femme…. On est arrivés ce matin.
- Ah bon, t’es marié ? Vous êtes venus prendre l’air du
pays ! Ouille, y m’a pas raté, le gars. Et mon Milou, où il
est ?
38
Ulysse s’affairait à présent autour d’une boule de
poil ras blanche et beige qui geignait comme un humain ;
brutalement le fox se dressa sur ses pattes montrant
furieusement ses dents à mon brave berger des Pyrénées
qui se mit à grogner. Chacun reprit son bestiau pour calmer
les esprits.
- Depuis quelques temps , il s’en passe de drôles, à
Béligny. Tu as choisi ton moment pour revenir au pays !
Jean-Pierre me regardait de haut en bas et de bas en
haut comme si j’étais pour quelque chose dans la belle
bosse qui enflait sa nuque avec le douleur en plus.
- La semaine dernière, c’est l’curé qu’a été agressé dans
l’Eglise !
- Le Curé ? Et par qui ?
- Bin justement on ne sait pas ! C’est comme pour moi !
Y’a quelqu’un qui rôde dans le village et qui en veut aux
gens et aussi qui cherche quelque chose : figure-toi qu’on a
essayé de voler la pierre polychrome dans l’Eglise !
Le mot « polychrome » dans la bouche du Minus me
fit sourire et m’intrigua en même temps.
- Je ne savais même pas qu’il y avait une pierre
polychrome dans l’église de Béligny !
- T’as cinq minutes ? J’t’emmène voir, on passe chez moi
boire un coup pour fêter ton retour et je te montre l’objet
du litige…
- du délit ! rectifiai-je en souriant. Le Minus s’agitait et
parlait fort comme passionné par cette affaire étrange. Et
lui que j’avais connu mécréant comme pas deux le voilà
qui aujourd’hui voulait me faire visiter l’Eglise !
- Bon, on va d’abord voir la pierre polychrome et ensuite
on boit un coup chez toi. Je préfère, si tu veux bien. Au
39
fait, le curé, il a reconnu son agresseur ?
- Non ! Ce sont les bigotes qui entretiennent l’église qui
l’ont trouvé inconscient juste devant la porte de la sacristie,
le soir, juste après l’agression. C’était un samedi soir, juste
avant confesse, ça fait une semaine. C’est seulement le
lendemain dimanche en préparant l’Eglise avant la messe
que le bedeau s’est rendu compte qu’on avait essayé de
desceller la pierre.
- Rien que ça. Bon, on y va ? Chacun tient bien son chien
parce que les cocos n’ont pas l’air de s’aimer beaucoup.
- Mon Milou est sympa qu’avec moi. Il a un caractère de…
- De chien !
- De cochon, mais j’aime bien : à la chasse c’est le meilleur
pour pister les sangliers.
Redescendus vers l’Ouche, nous passâmes le petit
pont. Après avoir traversé la rue de Beaune, nous
commençâmes à monter le rue Fricot pour rejoindre la rue
de l’Eglise.
- Au fait ta mère habite toujours là ?
Je désignai la maison qui faisait l’angle de la rue
Fricot et de la rue de Beaune, à gauche en montant.
- Oui, toujours en forme, mais on lui dira bonjour une autre
fois, parce que sinon on est bon pour l’apéro.
- Tu habites toujours en haut de la rue Fricot ?
- Ah bin tu ne sais pas ? J’ai pris une vielle baraque rue de
l’Eglise, que j’ai retapée. J’te montrerai après.
La rue de l’Eglise était méconnaissable,
transformée : sous le soleil de cette fin de matinée, la
chaussée offrait des reflets mordorés, le revêtement de la
rue et des trottoirs donnaient l’impression d’une allée
conduisant à un Palais des Mille et Une Nuits. Tout avait
40
été refait à l’imitation d’une luxueuse rue du Moyen Age,
et tout en haut, l’église Saint Germain trônait comme un
château fort majestueux et imposant.
Le Minus poussa le très lourd battant de l’ouvrant de la
vieille porte en chêne et très vite je me retrouvai happé par
l’atmosphère envoûtante de l’édifice, une bouffée
d’enfance et d’adolescence m’envahit un peu comme les
vapeurs des femmes ménopausées. Minus crut que j’allais
me trouver mal et me donna une bonne bourrade dans le
dos pour me ramener à la réalité, ce qui fit hurler mon
chien persuadé qu’on m’attaquait. Après avoir attaché nos
amis à quatre pattes loin l’un de l’autre, Jean-Pierre me
conduisit tout de suite vers la chapelle Saint Claude ; il
tourna le bouton d’une minuterie et un projecteur illumina
le fond de la chapelle : Une magnifique pierre tombale
dressée contre le mur nous apparut. A sa droite, le bas
relief en pierre polychrome : il se composait de deux
parties, la plus importante représentant Jésus immergé dans
les eaux du Jourdain baptisé par son cousin Jean le
Baptiste, et la plus petite, à droite, montrait Joseph donnant
la main à un Jésus enfant.
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- Dis donc, Jean-Pierre, le petit Jésus, il n’a plus sa tête !
- Bin oui, on a découvert ça après l’agression du curé.
Regarde sur les côtés, là, à droite de la pierre, on dirait des
coups de burins. Pas de doute, quelqu’un a essayé de voler
la pierre. Si Monsieur le curé n’avait pas été là pour
préparer confesse…
- Si le voleur a été surpris en train de démonter la pierre,
pourquoi a-t-on retrouvé le curé assommé loin de la
chapelle et du confessionnal qui est juste là ?
- Alors ça, bonne question ! Oh, les chiens, ça suffit !
Même écartés l’un de l’autre nos « deux meilleurs
amis de l’homme » continuaient leurs disputes à distance
faisant résonner de sinistres grondements sous les voûtes
de l’Eglise. La voix autoritaire de Minus ramena le calme.
- Montre-moi l’endroit exact où on a retrouvé le curé.
- Viens voir : tiens, voilà, juste devant la porte de la
sacristie. On n’a pas tenté de la forcer. Pourtant il y en a
des objets précieux là-dedans. Tu le sais aussi bien que
moi, tu as été enfant de choeur toi aussi du temps de l’abbé
Charles.
J’acquiesçai d’un hochement de tête tout en levant
les yeux au-dessus de la porte pour découvrir dans la
pénombre un grand tableau sombre. Instinctivement je me
dirigeai vers l’autel tout proche et je trouvais sans difficulté
le bouton de lumière qui illumina le choeur et le bas côté
où nous nous trouvions. La toile se dévoila plus
distinctement.
- Ah mais c’est le tableau Theureau ! m’exclamai-je.
C’est la Sainte Cène qui apparut sur la toile. En nous
approchant Jean-Pierre et moi, nous pûmes clairement voir
que sur le coté gauche, le cadre noir du vénérable tableau
42
venait d’être sévèrement et fraîchement éraflé :
- Voilà ce que cherchait le voleur : cette toile, mon vieux
Minus !
43
5 - SAINTES RELIQUES
Samedi 23 juillet
Mon téléphone portable sonna au moment où Jean-
Pierre allait me servir un deuxième pastis.
- Ma chérie ? Oui, il est presque une heure… J’arrive, je te
raconterai.
- Mon vieux Chevelu, j’ai été bien content de te revoir. Et
merci pour tout à l’heure ! Quand je pense au salaud qui ne
m’a pas loupé… Je me demande pourquoi moi…
- C’est la question que je me pose : pourquoi là et pourquoi
toi… Ce gars-là est-il celui qui a assommé Philippe,
l’éditeur, le curé et toi… Que cherche-t-il ? Mais toi, tu
n’as rien remarqué ?
- Il y a quelque chose… Il portait une cagoule, ou plutôt un
passe-montagne en laine, on ne voyait que ses yeux… Il a
surgi devant moi, face à moi, et, brandissant une bûche, en
tout cas un gros morceau de bois qu’il a trouvé sur le bord
du chemin… Il le brandissait sans gant : et j’ai bien vu le
tatouage qui marquait le dos de sa main droite, un dragon,
noir et violet crachant des flammes oranges.
- un quoi ?
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- Un dragon. Un peu comme le dragon dans Tintin et
Milou « Le Lotus Bleu ».
- Tu sais toi si le tableau « Theureau » a de la valeur ?
- Tu te fous de ma gueule, Daniel ? J’y connais rien et tu
sais bien que dans la famille les bondieuseries… c’est pas
not’fort. Demande au nouveau curé, ou à chez pas, heu…
quelqu’un qui s’y connaît à Béligny… Il y avait bien
Mademoiselle Douhin… Mais elle est morte y’a quelques
temps. Elle avait fait des tas de recherches sur Béligny,
l’église, les vieilles histoires et tout ça. Mais bon, moi, ça
me passe au-dessus si tu vois ce que je veux dire…
- Elle est morte de quoi ?
- D’un cancer, je crois… T’inquiète pas, elle a pas reçu un
choc sur la tête… N’empêche, je pense à un truc : ses
héritiers, des neveux ou nièces qui ne sont pas d’ici, se sont
plaints de la disparition de ses archives, du moins l’un de
ses neveux… ça a beaucoup fait parler dans le pays à
l’époque. Mais bon, tu sais comme moi qu’ici tout est bon
pour parler de tout et n’importe quoi, ça occupe.
- Tu as raison ! Bon, c’est pas tout ça, mais Brigitte
m’attend !
- Ah, toi aussi t’as marié une « Biche » ! Faudra que vous
veniez un soir à la maison qu’on prenne contact !
- Je lui transmettrais ! Allez, Minus, à la prochaine !
Je quittais la rue de l’Eglise pour redescendre sur la
rue de Beaune par la rue Fricot. Je passais devant l’ancien
domicile du Minus, à l’époque où jeune étudiant j’y allais
presque tous les samedis soirs manger un pot-au-feu ou
boire un petit vin de derrière les fagots. Nous étions jeunes,
Jean-Pierre venait de se marier à 22 ans et déjà papa d’un
vigoureux blondinet, Lionel, sûrement maintenant un grand
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gars solide comme son père. Une vie… C’est court, et ça
passe vite…
Il faisait tellement beau que Brigitte avait mis le
couvert dans le jardin. Nous avions une vue champêtre
idéale, l’Ouche à nos pieds, les pommiers grimpants dans
le jardin Vadot, rive gauche en face de nous en lisière de
Champ Romard, le vaste pré en pente sur les flancs est de
la Montagne de Voichey, son herbe verte lentement mais
sûrement dévorée par les charolaises de la ferme
Pouledeaux installée cent mètres en amont.
- Salade de tomates, oeufs durs, grillades d’agneau,
fromage et fruits, j’espère que ça te va ?
- Mon p’tit coeur, c’est parfait pour tes rondeurs et mon
régime.
- Tu me racontes ce que tu as fait ce matin et après le café
je te fais visiter la maison.
- C’est un « deal » honnête !
- Bisou !
Ulysse eut droit aux os des côtelettes et tandis qu’il
les croquait, nous dégustions un délicieux expresso.
- Tu ne m’avais jamais dit que l’église de Béligny recelait
de tels trésors… Tu crois que des gens seraient capables de
tenter de les voler ?
- Quand j’étais gosse, on ne faisait pas attention à ces
babioles. En plus, dans l’église, les tableaux on ne les voit
pas tant il y fait sombre. Ou du moins ils sont placés dans
des endroits très obscurs, personne n’y voit goutte. Ce que
j’ai toujours su, c’est que le clocher est classé monument
historique et daterait du XIII ème siècle ; d’ailleurs ici nous
sommes dans le périmètre protégé ; qu’un château composé
de six tours occupait le haut de Béligny autour de l’église,
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qu’il a été détruit en 1478 sur l’ordre de Louis XI, pour
punir les Bélinéens qui avaient pris le parti de Marie de
Bourgogne après la mort de Charles le Téméraire ; il reste
ce qu’on appelle « la Tour du Chapitre » et les fondations
de « la Tour d’Avagne » ; un souterrain partait de la
forteresse et débouchait en bas vers le moulin de la
Bondue. Certains disent que ce souterrain existe encore
mais personne ne sait vraiment d’où il part et où il
débouche ; quand on était gamins, on s’amusait à le
chercher et les anciens nous faisaient croire que euxmêmes
quand ils étaient loupiots ils s’y baladaient avec des
lanternes mais aucun n’a été capable de nous indiquer le
moindre début de galerie. Je crois qu’ils s’amusaient à
nous faire courir ; au moins pendant qu’on cherchait ce
tunnel on ne pensait pas à mal.
- Il n’y aurait pas une histoire de trésor, non ?
- La grand-mère de Marc Antoine disait qu’un arrièrearrière
grand oncle avait caché des louis d’or quelque part,
soit dans les murs de la maison soit sur la presqu’île que
forme ce bout de terre coincé derrière la maison entre
l’Ouche et le bief aval du Moulin de la Bondue.
- Au fait, il est à qui ce petit terrain ?
- Au gens du Moulin, je crois.
- Dommage qu’il soit abandonné, parce qu’il donne juste
sous nos fenêtres et c’est un foutoir dégoûtant. On pourrait
demander aux voisins de nous le prêter, j’aimerai bien
l’arranger un peu.
- Tu as vu le boulot qu’il faut faire ? Si tu veux t’esquinter
pendant tes vacances, eh bien vas-y ! Je suis sûr que pour
la peine tu auras droit à un bisou de Marc Antoine.
- Bon, allez, je t’emmène dans son domaine ? Regarde, j’ai
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trouvé ça posé sur le petit bureau dans la pièce en bas où il
y la cheminée : ce n’est pas signé, mais on dirait que ton
copain Marc-Antoine s’est raconté dans ces quelques
pages ; il parle aussi de la maison :
Une maison les murs dans l’eau.
Béligny-sur-Ouche, le long de la rivière, on
dénombre une dizaine de moulins à eau, aujourd’hui
tous désaffectés, transformés en résidences
souvent luxueuses. Des maisons bourgeoises
alternent avec des habitations modestes,
ordinaires, toutes d’apparence différente.
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Mes ancêtres ont construit de leurs mains
leur demeure sur un minuscule terrain en forme de
triangle de 300 m2, juste en voisinage du moulin de
la Bondue, le long de son bief aval et de la rivière
elle-même.
C’est une maison double, dont la façade Ouest
a presque les pieds dans l’eau ; la façade Est
s’aligne sagement le long de la rue de Beaune. Le
pignon Sud présente un mur aveugle au moulin de la
Bondue et donne sur une petite venelle qui sépare
les deux maisons. Ce passage mitoyen mène au
débouché du bief aval du moulin et à la rivière :
longtemps les vaches de la ferme des Larchey y
passaient pour aller boire avant de rentrer à
l’étable. Aujourd’hui, seuls les pêcheurs ou les
promeneurs s’y aventurent encore.
Le pignon Nord donne sur un petit jardin de
100 m2, un petit bâtiment lui est accolé, abrite
côté rue une cave demi enterrée surmontée d’un
abri qui sert de bûcher et côté rivière, un ancien
four à pain devenu salle de bains et toilettes.
Mon arrière-arrière grand-oncle, Guillaume, a
construit cette maison en 1861, à l’économie. Mais
il a soigné la façade qui s’ouvre sur la rue,
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négligeant le côté rivière que les passants ne
voient pas.
Maison gémellaire, oui, mais avec deux
bâtiments faux jumeaux : au nord, la partie basse,
comme collée à l’autre, avec au rez-de-chaussée,
deux portes, une fenêtre, et une entrée de cave ;
au 1er étage, une petite fenêtre. Au sud, la partie
« bourgeoise », avec une porte et une fenêtre « à
la bourguignonne », et à l’étage, une fenêtre haute
à l’étage, dans l’alignement de la porte d’entrée.
Une fenêtre étroite fermée par des volets donne
une lumière filtrée au grenier.
Pour le pignon Sud, une fenêtre en ogive
éclaire le grand grenier. On devine le tracé du
conduit de la cheminée. Au nord, dans le jardin, une
porte basse donne sur un couloir qui permet
d’accéder à la cuisine. Cette porte a été percée en
1958 par ma grand-mère Germaine, pour accéder
directement à la cour sans avoir à passer par la
rue.
Aujourd’hui, l’aspect extérieur de la maison
double n’a pas changé. Quand on arrive devant les
« 32, 34 », rue de Beaune, le visiteur peut
légitimement se demander quelle porte emprunter
pour frapper et se faire ouvrir, sans compter que
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l’on peut aussi passer par le portail du jardin et
entrer par la petite porte de la cour.
Autrefois, la maison a été construite avec
des fonds apportés par mon arrière-arrière grandoncle
Guillaume, qu’on appelait dans la famille
« l’oncle Cadet », puisqu’il était le second de la
génération d’avant, l’un des oncles de Jeanne,
l’épouse de Jean-François, lui aussi, mais d’une
autre famille de parenté incertaine.
Les fonds rassemblés ont permis de
construire la partie bourgeoise, maintenant le
« 34 », et de lui accoler la partie plus rustique,
plus basse mais dotée de la cour. Au début il était
convenu que l’oncle Cadet, veuf à l’époque de la
construction, habiterait le côté sud plus spacieux
notamment à l’étage. Mais au moment de la mise
place de l’aménagement intérieur, une « fâcherie »
entre Jean-François et son « oncle » ont
bouleversé les plans : ainsi la porte centrale a été
ouverte, donnant sur un escalier conduisant
directement au premier étage. L’oncle Cadet avait
décidé de vivre « en haut » comme il disait, avec
une sortie directe sur la rue pour garder son
indépendance. Il bénéficiait d’une grande chambre
sur la rue avec cheminée, et d’une petite pièce sur
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la rivière, et de l’autre côté plus rustique, il avait
son séjour donnant sur la rue et sa cuisine sur la
rivière, chauffés par un poêle à bois.
Jeanne et Jean-François vivaient finalement
dans une autre maison. Jeanne pouvait monter au
premier par l’escalier intérieur qui desservait la
petite chambre sur la rivière au premier et le
grand grenier.
Elle montait souvent aider son oncle, pour
faire sa cuisine notamment, ou bien lui monter son
eau. En 1860, il n’y avait pas encore l’eau courante.
Ni de salle de bains ou de cabinet de toilettes.
Pour ses besoins, il fallait aller dans la cabane
installée dans la cour ou bien monter son seau. Pour
sa toilette, le cruchon et la cuvette remplaçaient
le lavabo et la douche ; pour la vaisselle, la bassine,
pou